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Fév 02

Brahim Ibni Oumar Mahamat Saleh: « Si Idriss Déby demande pardon officiellement, je suis prêt à pardonner et à passer à autre chose »

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Cela fait neuf ans que l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh a mystérieusement disparu. Pour son fils Brahim, justice doit être rendue. Propos recueillis par Aurélie Bazzara.

C’était le 3 février 2008. Ce jour-là, l’opposant et membre fondateur du Parti pour les libertés et le développement (PLD), Ibni Oumar Mahamat Saleh, est enlevé par des militaires tchadiens après une attaque rebelle à N’Djamena. Depuis, son fils Brahim Ibni Oumar Saleh se bat pour que la vérité éclate. Après avoir intégré la lutte armée au Soudan, ce père de famille de 31 ans a décidé de «prendre de la hauteur». Très discret et panafricaniste dans l’âme, il est devenu membre de l’Union internationale de la jeunesse socialiste. Pour lui, seul le dialogue permettra d’instaurer la démocratie et le respect des droits de l’homme dans les sociétés africaines. De quoi l’autoriser à se poser comme le digne héritier de son père qui défendait un «Tchad uni et indivisible». Il s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : neuf ans après l’attaque des rebelles à N’Djamena, aucune enquête n’a permis d’établir les circonstances de la disparition de votre père. Pour quelles raisons ?

Brahim Ibni Oumar Mahamat : c’est un crime d’État couvert par la raison d’État. Le soir du 3 février 2008, la porte de notre domicile a été enfoncée par la garde présidentielle et notre père a été enlevé, séquestré et torturé. Il a succombé aux sévices de ses bourreaux. Le président Idriss Déby ne voulait pas que ce drame se produise, mais il est obligé de protéger ses proches qui ont commis cette forfaiture. Il risque d’être poursuivi devant les juridictions internationales. Il y a eu certes des assassinats avant ce drame, à l’instar de celui de maître Joseph Béhidi, vice-président de la Ligue tchadienne des droits de l’homme. Mais, cette fois-ci, la mort d’Ibni est la goutte qui a fait déborder le vase, car il était une figure emblématique de l’opposition. Nous attendons toujours que la lumière soit faite sur sa disparition tragique. C’est un combat universel, un combat pour les droits de l’homme.

Vous affirmez que votre père a été «enlevé, séquestré et torturé» par la garde présidentielle. Avez-vous des preuves de vos allégations ?

Au Tchad, nous avons des informations qui concordent. Nous attendons désormais que la justice suive son cours jusqu’à la délibération finale.

Avant le non-lieu décrété par la justice tchadienne en 2013, vos frères et vous-même avez décidé, une année plus tôt, de porter l’affaire devant la justice française. Pourquoi ce choix ?

Maître Padaré, ministre de la Justice tchadien, était notre avocat. Mais, comme le ridicule ne tue pas au Tchad, il est devenu l’avocat d’Idriss Déby. En France, il y a des valeurs, la justice est indépendante. Cela va nous permettre d’avoir plus de recours pour éclaircir cette énigme.

Le rapport de la commission d’enquête du Tchad établit que la disparition d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, comme celle d’autres opposants le même jour, est le fait de troupes «pro-gouvernementales». Mais le lieu de détention et les circonstances de la mort de l’opposant restent à ce jour inconnus. De nouveaux éléments ont-ils permis de répondre à ces questions ?

Ce jour-là, il y avait même un conseiller français qui était avec Idriss Déby et, d’après d’autres sources, il paraît que le médecin qui a déclaré le décès du professeur Ibni était un capitaine de l’armée française de l’opération Épervier. Mais ces faits ne sont pas avérés. Beaucoup de documents ont disparu, et l’argent destiné à l’enquête a été détourné. Depuis que la France s’est saisie du dossier, il y a eu de nouvelles auditions qui sont restées confidentielles. Le juge doit faire un déplacement au Tchad pour auditionner d’autres témoins sur place. La France, par son engagement auprès d’Idriss Déby en 2008, a une lourde responsabilité dans cette disparition. Elle se doit de lever l’équivoque.

Une date de cette visite du juge a-t-elle été fixée ?

Non, pas encore.

Le sénateur français Jean-Pierre Sueur a fait une demande de déclassification des documents en 2011. En sait-on plus ?

Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas eu de réponse. Il y a eu par ailleurs une demande d’ouverture d’une enquête indépendante avec des observateurs internationaux et un comité de suivi. Mais elle n’a pas abouti. La lutte antiterroriste dans laquelle les troupes tchadiennes sont engagées, que ce soit en RCA ou au Mali, a pris le dessus sur la question des droits de l’homme. Et donc sur l’affaire du professeur Ibni.

En 2015, le président Idriss Déby Itno a organisé une rencontre avec votre famille. Que s’était-il dit ?

Je ne sais pas, je n’y suis pas allé. Seuls mes frères avaient répondu à ce rendez-vous. Le président Déby voulait nous rencontrer, car il se sentait responsable.

Vous n’avez pas eu la curiosité de connaître la nature des échanges entre vos frères et le président…

Mes frères ont beaucoup lutté pour que la vérité se fasse. En vain. Après, ils sont rentrés au Tchad pour mener leur vie. Je suis dans une autre position. Je vis au Niger et je mène une lutte en parallèle au sein de l’Internationale socialiste. Je veux juste que le corps du professeur Ibni nous soit restitué pour pouvoir lui faire une sépulture digne. Si Idriss Déby coopère et nous remet la dépouille, ce sera une avancée notable pour notre deuil. S’il demande pardon officiellement, je suis prêt à pardonner et à passer à autre chose. On doit inscrire une nouvelle page de notre histoire, engager un processus de démocratisation et arrêter les déchirements. Nelson Mandela disait : «Pardonner, c’est libérer un prisonnier et se rendre compte que le prisonnier était nous-même».

Récemment, la nomination par le président tchadien de votre frère Mohamed Ibni Oumar Mahamat Saleh à la tête de la société CotonTchad a créé la polémique. Ne craignez-vous pas que cela discrédite votre combat ?

C’est un citoyen comme les autres et il sert son pays. Le cadre familial n’est pas une règle de gouvernance, on doit sortir de ce carcan.

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