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Table ronde des bailleurs à Paris: pourquoi il ne faut pas donner de l’argent au Tchad sans procédures à fortes conditionnalités démocratiques

Le gouvernement du Tchad organise, les 7 et 8 septembre 2017 à Paris, une table ronde  des bailleurs pour la mobilisation des ressources en vue du financement du Plan National de Développement (PND) au Tchad. Ce rendez-vous est précédé, le 6 septembre 2017, d’un forum sur le secteur privé dénommé « Investir au Tchad ».

Cette initiative qui pourrait être noble et essentielle pour le développement de notre pays fait l’objet de vives controverses au sein de la classe politique et de la société civile et laisse sceptique le plus patriote des tchadiens. Et pour cause !

A Paris, le gouvernement tchadien tentera de convaincre la communauté des bailleurs de fonds de lui accorder au moins 2.081 milliards de Francs CFA pour financer son plan national de développement (PND) 2017-2021. Ce montant représente 38% du coût global estimé à un peu plus de 5538 milliards de Francs CFA. L’autre partie du gap prévisionnel (1629 milliards de Francs CFA, soit 29,4% du coût global) sera recherché auprès du secteur privé dont 10% sous forme de partenariat public-privé.

Depuis l’avènement d’Idriss Déby au pouvoir, le Tchad organise régulièrement des réunions pour demander soit une levée de fonds, soit une annulation des dettes malgré des revenus pétroliers de plus de 13 milliards de dollars depuis 2003.

 Pour quels résultats ?
– Près de la moitié de la population tchadienne vit en dessous du seuil de pauvreté et le Tchad n’est jamais sorti de l’assistance humanitaire. Des enfants meurent de faim dans la capitale, l’hôpital de l’Amitié Tchad-Chine de N’Djaména a pris en charge cette année plus de 40 000 enfants souffrant de malnutrition sévère selon les estimations de l’Alliance pour l’action médicale internationale (Alima);

  • Le taux d’analphabétisme de la population dépasse 75 %, un système éducatif en déliquescence, plus de 80% des enseignants du premier degré sont des maîtres communautaires recrutés par les associations des parents et sans aucune formation, des grèves à répétitions dans la fonction publique, élasticité des années académiques dans l’enseignement supérieur, l’année 2015/ 2016 n’est pas encore achevée à l’université de N’Djaména ;

  • Précarité très alarmante chez les jeunes de moins de 25 ans qui représentent 70% de la population. Exaspérés par le chômage, des étudiants ont récemment brulé leurs diplômes devant l’Assemblée nationale à N’Djaména ;

  • Le Tchad recule de plus en plus et se place actuellement à la 186e position sur 189 pays de l’indice de développement humain (IDH).

  • La situation financière actuelle est telle que le Tchad doit « quémander » ou emprunter à droite et à gauche pour boucler chaque fin de mois et pouvoir payer les salaires des  fonctionnaires.

Où est donc passé l’argent des 14 années d’exploitation du pétrole et de l’aide internationale ?
Quelques infrastructures scolaires et universitaires, et quelques routes furent construites ça et là. Mal réalisées avec des matériaux de mauvaise qualité après des marchés publics attribués de façon opaque à des entreprises appartenant à des proches du régime, ces constructions sont actuellement, soit en ruines, soit en état de délabrement avancé. Le reste de l’argent a été, d’une manière ou d’une autre, détourné par Idriss Déby et ses proches, soit pour corrompre et entretenir une oligarchie militaro-ethnique docile et loyale, soit pour acheter des armes et du matériel de répression. Dans son récent rapport « Tchad, S.A. », l’ONG SWISSAID a mis en évidence des pratiques assez opaques dans la gestion des millions de dollars tirés de l’exploitation de l’or noir tchadien. Des revenus qui, selon l’ONG suisse, ne profiteraient qu’au président Idriss Déby et à sa famille, alors que la population végète dans la pauvreté.

Le président Idriss Déby a-t-il un bilan à faire valoir comme gage devant ses donateurs ?
La table ronde de 2014 avait pour objectif de mobiliser de plus de 1577 milliards de FCFA pour faire du Tchad une « puissance régionale à l’horizon 2025 ». Cette conférence de Paris tenue en juin 2014 devrait aussi permettre de financer la deuxième phase du Programme National de Sécurité Alimentaire (PNSA II), pour la période 2014-2018 avec un coût de 515,836 milliards FCFA. Le programme visait une augmentation rapide de la productivité et de la production des secteurs agro-sylvo-pastoral et halieutique, contribuant ainsi à améliorer la situation alimentaire en général et plus spécifiquement, réduire très sensiblement, voire éliminer le déficit de la production céréalière. Mais, en fin de compte, le PNSA est devenu ni plus ni moins une vache laitière pour les prédateurs des ressources publiques. Une mission en juillet dernier de l’Inspection Général d’État (IGE) a mis en lumière des détournements de plusieurs milliards au PNSA, mais, jusqu’à ce jour, les auteurs n’ont pas été inquiétés. Selon l’ONG Convention Tchadienne de Défense des Droits de l’Homme (CTDDH), cette institution de contrôle, créée pour la circonstance, a principalement pour dessein d’abuser de la crédulité des bailleurs et autres partenaires au développement en faisant croire à l’existence au Tchad d’une certaine rigueur dans la gestion à travers une certaine lutte contre la corruption alors que le Tchad continue à détenir la palme d’or des pays les plus corrompus  et les plus mal gérés de la planète.

Le gouvernement de Pahimi Padacké Albert a-t-il un bilan convaincant en matière de lutte contre les détournements et la kleptocratie généralisée ?
Le président Idriss Déby a promis à plusieurs reprises de lutter contre la corruption et les détournements des maigres ressources de notre pays par ses proches familiaux et politiques. « Chaque fonctionnaire doit justifier ses biens et son patrimoine par rapport à son salaire. Pour ceux qui pensent que mon propos sera sans suite, ils vont bientôt se rendre à l’évidence. La loi sera appliquée dans toute sa rigueur, dans toute sa force et dans toute sa plénitude », mais au Tchad, les voleurs ont compris depuis belle lurette qu’Idriss Déby n’a ni la volonté, ni les moyens de lutter contre la mal gouvernance et l’impunité. Aujourd’hui, les détournements sont devenus massifs et les sommes sont directement envoyées dans des paradis fiscaux. Un journal canadien a publié récemment une enquête mettant en cause une famille, très proche de la présidence tchadienne, qui a acquis plusieurs immeubles de luxe au Canada.

Le gouvernement tchadien peut-il garantir les conditions pour une stabilité du pays ?
En 27 ans de pouvoir sans partage, Monsieur Idriss Déby a verrouillé tout le processus démocratique au Tchad. Ainsi, depuis 1996, quelles que soient les consultations électorales, le MPS, le parti du président, détient en permanence la majorité absolue à tel point qu’on se demande à quoi servent les élections au Tchad. Méthodiquement, il a installé un système qui a pour unique objectif la pérennisation de son pouvoir, un système basé sur la terreur, l’humiliation, la corruption, le clientélisme, le népotisme et la gabegie où aucune voix discordante n’est tolérée. Arrestations, disparitions forcées, séquestrations et tortures d’opposants se sont multipliées depuis l’élection présidentielle d’avril 2016. Dans un pays démocratique, l’opposition constitue un contre-pouvoir, l’équilibre politique qui permet de stabiliser les institutions, d’avancer vers le développement et la modernité. Mais, dans notre pays, les opposants sont considérés comme des ennemis potentiels du pouvoir, à qui, il faut régulièrement montrer le bout du canon pour les garder au pas. Il faut reconnaître qu’en presque trois décennies, le président Idriss Déby n’a rien cédé, même pas une once de son pouvoir. Et rien ne présage qu’une alternance sera possible au Tchad même à la fin de son mandat en cours en 2021. Le pouvoir tchadien s’enfonce dans le déni complet de la situation intérieure et ne s’intéresse qu’à la politique extérieure. La moindre manifestation pacifique, même syndicale, même contre les violences faites aux femmes au Tchad, est réprimée dans le sang. Dans le monde, le rôle de la société civile dans le processus de démocratisation et de développement n’a jamais été aussi important que cette année. Mais, chez nous, au Tchad, les militants des droits de l’homme sont considérés comme des potentiels opposants au régime qu’il ne faut pas hésiter à les jeter en prison pour les faire taire. On peut affirmer sans exagérer que la situation sociale au Tchad réunit tous les ingrédients d’un cocktail explosif, le ras-le-bol se généralise à toutes les couches de la société, les mouvements de jeunes montrent chaque matin qu’ils ne s’avouent pas vaincus, les divisions régionales et confessionnelles de la guerre de 1979 ravivées par la campagne de la dernière présidentielle conduisent le moindre incident à des batailles rangées sur des bases ethniques dans les villes méridionales, et des mouvements rebelles armés sont déjà aux portes nord de notre pays.

Peut-on envisager le développement du Tchad sans une stabilité politique ?
« La question des migrations ne peut être réglée que par le développement. Qu’est-ce qui pousse la jeunesse africaine à partir vers l’Europe ? C’est la pauvreté, le chômage, la mauvaise éducation, l’insécurité », a déclaré le président Déby lors de la rencontre, il y a une semaine à Paris, entre des dirigeants européens et africains sur la crise des migrants. En poursuivant son raisonnement, on peut demander au président Déby : et la question du développement peut être réglée par quoi ? Ne faut-il pas des conditions préalables de stabilité pour mener le développement économique d’un pays ? Ne dit-on pas que la stabilité politique favorise la planification économique ? Le magistrat honoraire français Patrice de Charrette, qui a longtemps dirigé le Projet d’Appui à la Justice au Tchad (PRAJUST) à N’Djamena, a dénoncé, dans une tribune publiée dans le journal Le Monde, le cynisme des discours que le président tchadien sert aux occidentaux sur le développement et les migrations. Il conseille de remédier la situation dans son pays au lieu de laisser les prévaricateurs de son clan mettre le pays en coupe réglée.

Voilà pourquoi nous disons qu’il ne faut pas donner de l’argent au Tchad sans procédures à fortes conditionnalités démocratiques.

Pour conclure, nous exhortons les bailleurs de fonds à prendre conscience de la situation qui prévaut actuellement au Tchad et à exiger l’application des principes fondamentaux de la bonne gouvernance pour que les sommes allouées soient investis dans des vrais projets de développement afin d’améliorer le bien être des populations dans un pays où les droits de l’Homme et les libertés publiques seront scrupuleusement respectés.

Dr Moussa Pascal Sougui, enseignant à Orléans (France)

 

2 thoughts on “Table ronde des bailleurs à Paris: pourquoi il ne faut pas donner de l’argent au Tchad sans procédures à fortes conditionnalités démocratiques

  1. Ping : Table ronde des bailleurs à Paris: pourquoi il ne faut pas donner de l’argent au Tchad sans procédures à fortes conditionnalités démocratiques: Actualité Tchadienne – tchadpages – ACTUALITE TCHAD
  2. faut pas qe les bailleur se laisse manupuler.Pour poser un bon diagnostiq du problem tchadien.il faut envoyer des esper et des espions dans l’admistration pour une investigation. exemple:des responsables incompetant.sous prefet,prefet,gouverneur ilétrè…Il sufit d’etre Mps ou du parti alié ou avoir un parent ou ami haut placé et tu avoir ce tu veux(post.Lieu d’afection.Promotion, bourse,financement projet,marché…)

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